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Original scientific paper

Le piano touchant/touché: l'instrument du contretemps chez Gide, le cas du Journal et des Notes sur Chopin

Maja Zorica Vukušić


Full text: french pdf 486 Kb

page 79-101

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cite


Abstract

André Gide, romancier, essayiste, critique et traducteur, a été le diariste dont le journal
(écrit de 1887 jusqu`à 1949) est imbibé de musique. Gide a aussi été pianiste – amateur
(dans le sens barthésien du terme), tout comme Nietzsche, Sartre ou Barthes. Leur
proximité nous est donnée dans une sorte de polémique imaginée qui dépasse le
discours. Sans doute Adorno et Jankélévitch ont été meilleurs pianistes et meilleurs
philosophes de la musique, mais Gide s`est éloigné de la musicologie, et les « vérités
pianistiques » qu`il a « découvert » sont intéressantes justement parce qu`elles n`ont
pas réussi à établir une relation avec la théorie.
La musique de Chopin, comme une musique à écouter, comme musique à pratiquer,
et comme un art sur lequel il faudrait écrire, nous donne l`opportunité de nous pencher
sur les Notes sur Chopin de Gide (1931, 1938), où il essaie de montrer le « vrai »
Chopin qu`il veut comprendre, comme un être aimé, en nous montrant - sans aucune
ironie - « son » Chopin, un mythe personnel qu`il a créé, qui s`oppose au Chopin
sentimental des jeunes filles et au Chopin des virtuoses.
Le Chopin de Gide est romantique et classique, plus précisément, ce qui est le plus
admirable chez Chopin, selon Gide, c`est la réduction au classicisme de l`indéniable
apport romantique. Le Chopin de Gide est artiste et non pas poète ; son idéal artistique
est l`anti-rhétorique et l`anti-pathétique (sans rubato, sans crescendo, uniquement les
forte et les piano). Il est avant tout un atticiste (Gustave René Hocke), qui s`oppose à
l`asianisme d`un Wagner ou d`un Hugo.
La pratique du piano, par contre, lui offre une opportunité de devenir non tellement
la figure d`une stratégie de cache-cache, que de l`attente barthésienne. Ce qui se
cristallise, c`est l`impératif de l`existence d`un témoin – chez Gide, notamment de la
femme. Pour Gide, la musique demeure une passion, un refuge, mais encore plus,
et déjà à l`époque d`André Walter, non seulement un espace de la constitution d`un
soi – musicien (interprète), mais surtout, ce qui n`est pas le cas ni de Barthes, ni de
Sartre, ni de Nietzsche, l`espace de la constitution d`un artiste polymorphe dont la
vie exige des témoins. Le témoin provoque le dialogue, au moins en apparence, et
cache le monologue solipsiste devant le miroir de l`Autre.
Gide ne cesse de répéter son désir d`être le pianiste et l`exégète idéal de Chopin, et refuse dans un geste rhétorique la virtuosité et l`effet. Or, l`inauguration gidienne de l`anti-geste devient geste ou figure creuse du geste. En invoquant « le secret » de
cette oeuvre, ce qui fait surface, c’est la béance de l’essence tant convoitée de Chopin.
Ainsi, même si Gide invoque l’autonomie de la musique, chez lui, elle reste la servante de l’amour et de la morale de l’interprétation, au nom de laquelle le Chopin gidien est tiraillé sur le lit de Procruste, pour faire accéder Gide à cette identification et à cette identité impossible.
Ses considérations sur la musique sont surtout le fruit de son expérience du pianiste
– amateur. Ainsi le piano n`est-il pas seulement un instrument (dans le sens musical
du terme), mais il devient un dispositif de l`inauguration d`un modus vivendi. En
professant l’autonomie de la musique, Gide présente le piano comme l’instrument
(chronotope) d’un contretemps gidien – touché (pas frappé), touchant strictement en
intimité, en catimini, toujours attendant une présence de l’Autre.
Les Notes sur Chopin montrent qu`un certain idéal de l`écriture découle naturellement
de son expérience musicale. Une des caractéristiques essentielles de la compréhension
de la musique chez Gide est son invocation du niveau sémantique de la musique, qui
ne se transforme pas en mots ; il s`agit d`un idéal de l`»art pur» et de son autonomie,
qui chez Gide correspond avec l`idéal de l`»amour pur». La musique permet à Gide de
postuler encore une fois sa propre poétique, en rapprochant les deux arts, la musique
et la littérature – comme une allégorie de la vie, une allégorie de la lecture, et même
plus, une allégorie de l’écoute – dans cet essai impossible d`»être» Chopin : « Celui
qui m’a appris mon métier d’artiste, et à ce qui je dois le plus, se plaisait à dire Gide, c’est
Chopin. » (André Gide, Charles du Bos, Dialogue avec André Gide)

Keywords

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74012

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https://hrcak.srce.hr/74012

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